Mon beau Sud-Ouest

{Légende} Histoire de Dunes et de Fées

Aujourd’hui, je souhaitais vous présenter une de mes légendes régionales favorites, tirée de Les Fées ; Contes de la Mer, de la Lande et du Vent de Charles Daney.

Tout le monde connaît quelque part une pierre aux fées, un arbre aux fées, une fontaine aux fées ; personne ne connaît de cimetière de fée. C’est normal, me direz-vous puisque les fées sont immortelles. Oui mais ce n’est qu’à demi normal parce qu’il arrive aux fées d’en avoir par-dessus la tête des bêtises des hommes et d’aller se coucher pour un siècle ou dix millénaires au bord de la mer où le vent les couvre de sable jusqu’à former des dunes qui sont les tombes provisoires des fées.

Quand une fée s’en va « dormir sa mort » comme elles disent entre elles, elle troque sa belle robe contre un vêtement de bure, son chapeau pointu contre une capuche, sa baguette contre un bâton de pèlerin et part, face au vent d’ouest, jusqu’à ce qu’elle rencontre la mer. Il y en a qui ont marché des mois et des mois sans s’arrêter ni se fatiguer. On reconnaît une fée qui se retire du monde à la longue chevelure jaune d’or ou bleu de nuit que la capuche ne peut contenir route entière, à la peau translucide que les vêtements ne peuvent tout à fait cacher, à la mélodie de sa voix quand, d’aventure, elle vous parle, mais surtout à cette démarche aérienne qui trahit les filles du vent. Car les fées sont les filles du vent et de la mer, nées dans une empreinte de sable garnie d’écume, à marée basse, une nuit de pleine lune. C’est pourquoi elles retournent au sable pour « mourir ».

Dès qu’elles sentent l’odeur d’iode et de sel mêlés à la mer elles se couchent parallèlement au rivage et le vent, comme ferait le marchand de sable, les endort, les couvre, les borde, fait gonfler le sable sur leur corps endormi et le gonflement se fait tombe et la tombe se fait dune. Il y a les dunes longues qui sont les tombes des fées qui s’étirent et les dunes en croissant qui sont celles des fées qui se recroquevillent pour dormir. Il y a même des dunes compliquées comme celle qui recouvre la fée Carabosse. Dans les Landes où naissent et reposent de très nombreuses fées, il y a, au Pilat, une dune plus longue et plus haute que les autres. Son histoire vaut bien qu’on la conte.

C’était autrefois, il y a trois ou quatre mille ans, quand un petit village de pêcheurs s’est installé dans un marais des bords de l’Océan. La mer gonflait très fort en arrivant au rivage et le vent soufflait les rouleaux jusque sur la côte où ils se déroulaient en langues menaçantes. Les peuplades qui habitaient des cabanes étaient très pauvres et très isolées – très menacées aussi par la fièvre des marais. Elles n’auraient pu vivre longtemps s’il ne s’était trouvé la protection d’une fée, la plus blonde des fées, une fée née au pays et qui le trouvait si beau qu’elle ne voulait pas le quitter. Elle vécut au milieu des pêcheurs, de leurs femmes et de leurs petits enfants. Ils lui devaient de ne pas mourir de faim tant elle attirait de sardines à la côte, de baleines, de calamars, de crevettes et de thons pour varier les menus, tant elle organisait bien le rythme des pluies et des saisons pour faire pousser le plus beau blé qui eût poussé en bord de mer et la plus belle vigne aux lourdes grappes, et les plus belles pommes, tant elle sut toujours faire jaillir la plus belle eau de sous le sable. En passant, et pour s’amuser ; elle apprit aux hommes à construire la pinassote qui est bien la plus légère des barques, à capturer les poissons au palet qui les retenait dans ses mailles à marée basse où les enfants allaient les décrocher, à fouiller les chenaux à la fouenne qui piquait de ses dents de trident jusqu’aux plus glissantes anguilles, à reconnaître l’huître plate, à semer le blé noir dans les lètes entre les dunes, pour leurs cruchades, et le millet pour leurs millas. Alors les hommes ont cru pouvoir se passer d’elle. Ils se sont lassés de ses services et, par un jour de grand vent, conduits par le plus envieux, le plus méchant de tous, ils sont allés saccager son domaine du Truc de la Truque tandis qu’elle était allé danser sur la lande avec ses sœurs. Ils croyaient y trouver de la poudre d’or et des formules magiques.

Mais les fées ne sèment pas la fortune et ne laissent pas d’archives. Alors ils ont tué la confiance et tari l’espérance. La fée s’est couchée contre leurs cabanes pour ne plus se relever. C’était, vous ai-je dit, la plus belle fille du vent et de la mer. Le vent lui a bâti la plus belle des dunes, la plus blonde aussi et la mer a creusé la plus belle baie, la plus claire et la plus bleue au pied de la dune. Depuis bientôt quatre mille ans, la mer et le vent entretiennent ainsi le bassin d’Arcachon et la dune du Sablouney en souvenir de la plus belle et de la meilleure des fées. D’autres hommes sont venus habiter derrière la dune. Ils ont trouvé la pinassote, la fouenne et le palet au bord du bassin, l’huître plate sur le banc de sable du Berner et le blé noir dans les creux entre les dunes. Mais le barbot a mangé la vigne et l’eau a croupi à même le sol. Les hommes écrivent dans leurs livres qu’ils ont fixé les dunes mais ils n’ont jamais couvert de pins le Sablouney. Ils croient qu’ils ont fixé les grains de sable en semant des touffes d’herbe qu’ils appellent oyats mais les longs rubans qui flottent à la surface des dunes n’ont rien à voir avec ce qu’ils ont semé. Ce qu’on voit, c’est le bout des cheveux des fées qui prend cette forme quand ils s’oxydent à l’air libre.

Creusez l’or des dunes mais creusez lentement, comme on démine, creusez longtemps et ce soit-disant oyat vous conduira au plus délicat des cheveux d’or fin pour les fées blondes, ou bleu de nuit pour les fées brunes, qui gardent encore quelquefois sous la dune le doux pailleté des étoiles. Cet été encore vous irez jouer entre les tombes, les escalader, les piétiner, vous rouler sur les tombes vives et les fées, qui sont des personnages débonnaires, ne se fâcheront pas. En faisant très attention aux jeux du vent, de la mer et des arbres, vous entendrez le Vent siffler entre les dunes pour appeler ses filles, la mer chuchoter dans des élans de tendresse qui la jettent au pied des plages et les fées répondre et se parler dans le doux chuintement des aiguilles de pins. Mais ne touchez jamais aux prétendus oyats car les fées sont très sensibles du cuir chevelu. En arrachant un cheveu, c’est un peu de la cervelle d’une fée que vous emporteriez. Vous lui feriez très mal et le cri d’une fée qui a mal est horrible à entendre. Vous n’auriez d’ailleurs pas le temps de le regretter car le cri d’une fée qui hurle, c’est le cri qui tue !

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4 réflexions au sujet de « {Légende} Histoire de Dunes et de Fées »

  1. Oh oui, c’est très joli! Quand j’étais petite j’adorais ces histoires, de fées, de sorcières et de sortilèges, c’est pour ça que l’enfance existe pour plonger des mondes qu’on oublie quand on devient adulte. 🙂

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